Le 5 août 1952, un petit village des Basses-Alpes (aujourd’hui les Alpes de Haute-Provence) allait acquérir une bien tragique célébrité. Le soir du 4 août 1952 vers 20h00, un couple d’Anglais, Sir Jack Drummond (biochimiste de réputation mondiale), sa femme Ann et leur petite fille Elyzabeth âgée de 10 ans garent leur automobile de marque Hillman sur un terre-plein, parsemé de chardons et de carthame pleins d'épines, en bordure de la route nationale 96 (très fréquentée cette nuit là en raison de la fête de la Lavande), sur le territoire du village de Lurs, à dix kilomètres de Forcalquier.

A 170 mètres, limités par un bord de route nationale (la RN 96) qui relie Marseille à Grenoble et de l’autre côté la riche plaine de la Durance, se blottit contre le flanc de la colline la ferme de la Grand’Terre où vit la famille Dominici : d’un côté de cette petite ferme de 100 m2 de toiture, située au nord est du village de Lurs vivent Gaston, 75 ans ( propriétaire de la ferme) et sa femme Marie et de l’autre côté, son fils Gustave (8ème enfant de Gaston qui conduit la ferme), sa femme Yvette et leur bébé Alain âgé de 10 mois.

- "Deux familles, à plus de 2 000 kilomètres l’une de l’autre. Nuit d’août. Les deux familles se rencontrent. L’une disparaît, l’autre vole en éclats" Jean Giono
Dans la nuit éclairée par la pleine lune, vers une heure du matin, cinq ou six détonations sont entendues par la famille Dominici et par les fermes des alentours.
Vers 6 heures du matin Gustave Dominici arrête un motocycliste et lui demande de prévenir la gendarmerie car en allant vérifier l’état d’un éboulement sur la voie ferrée qui longe sa propriété, il vient de découvrir le corps de la fillette.
Les gendarmes de Forcalquier en arrivant sur les lieux découvrent, sur l’emplacement d’un terre-plein, appartenant aux Ponts et Chaussées, et envahi de chardons et de hautes herbes sèches grillées par ce mois d'août , non pas un mais les trois cadavres de la famille Drummond.
L’affaire est confiée à la 9° brigade mobile de Marseille dirigée par le commissaire-divisionnaire Harzic qui envoie sur les lieux le commissaire Edmond Sébeille, qualifié de ‘spécialiste des affaires paysannes’.

- Le commissaire Sébeille
Dans la soirée, les inspecteurs Ranchin et Culioli découvrent une arme de guerre américaine USM1 de marque Rock Ola dans un trou d’eau de la Durance. Négligeant tous les indices matériels relevés sur les lieux, le commissaire Sébeille utilisera cette unique pièce à conviction en affirmant que ‘l’arme parlera’ et que le crime est local. Très vite, les soupçons des enquêteurs se tournent vers les habitants de la Grand-Terre. Un voisin, Paul Maillet, longtemps inquiété par la police, jouera un rôle capital pour orienter les soupçons sur la famille Dominici au travers divers témoignages qui conduiront à l’arrestation et à la condamnation de Gustave pour non assistance à personne en danger. L’enquête va piétiner pendant quinze mois et la presse se fera l’écho des reproches de l’opinion émue et critiquera durement les policiers. En novembre 1953, c’est le coup de théâtre : deux fils de Gaston Dominici, Clovis et Gustave, sont arrêtés et au bout de deux jours d’interrogatoires finissent par accuser leur père d’être l’assassin de la famille Drummond. Arrêté à son tour, Gaston niera pendant plus de 37 heures malgré les pressions policières, avant d’avouer ‘pour sauver l’honneur de la famille’. Le patriarche de la Grand’Terre reviendra sur ses aveux pendant l’instruction tout comme Gustave. Seul, Clovis maintiendra ses accusations contre son père jusqu’à sa mort. Le 28 novembre 1954, Gaston Dominici devient le plus vieux condamné à mort de France. Une grande partie de l’opinion publique a le sentiment que justice n’a pas été rendue, puisque la preuve de sa culpabilité n’a pas été établie. Et deux présidents pencheront nettement pour l’erreur judiciaire : le président Coty commuera la peine en prison à perpétuité et le Général de Gaulle graciera le patriarche le 14 juillet 1960.
Depuis sa libération, Gaston a demandé sa réhabilitation et la révision de son procès. "Monsieur le Président de La République, je viens solliciter de votre très haute bienveillance la révision de mon procès. Il faut que vous m'aidiez , Monsieur le Président, avant que je me repose dans la paix éternelle à faire éclater aux yeux de tous mon innocence. Il faut que vous m'accordiez , je vous en supplie, le droit de faire reconnaître celle-ci. Il faut que tous mes enfants et si nombreux petits-enfants, qui sont toute ma raison de vivre, portent un nom que j'ai honoré durant toute ma vie par mon travail et ma conduite, qu'une erreur épouvantable a rendu honteux" Lettre de Gaston au Pdt du 16/07/1960
A sa mort, Yvette Dominici continuera, sans relâche, le combat pour la réhabilitation de son beau-père.
Depuis 1992, Alain Dominici, le fils de Gustave et Yvette, se bat à son tour pour obtenir la réhabilitation de son grand-père, tout comme l’a fait son père, Gustave, décédé en 1996.
« Je m’appelle Alain Dominici. Je suis né à la Grand’Terre. Je sais mon grand-père innocent et par dessus tout, je suis fier de mon nom… Cet été 1992, sans même me demander mon avis, ma mère prit une décision qui allait changer ma vie. André-Denis Mousse, un journaliste du Provençal, souhaitait la rencontrer pour un article bilan, qui, véritable tour de force, aurait présenté le point de vue de tous, offert un résumé attrayant de l’affaire et se serait conclu par un tour d’horizon solide des zones d’ombres du dossier. Mais Yvette déclina la proposition. Cela faisait quarante ans qu’elle portait haut les couleurs de l’innocence de la famille et là, écrasée par la chaleur du mois d’août, et le poids du temps, elle n’en pouvait plus. N’y voyez pas une faille. Une faiblesse dans ses convictions. Ma mère, même après le divorce d’avec Gustave, est une Dominici. Donc, comme chacun de nous, et jusqu’à son dernier souffle, elle clamera la non culpabilité de Gaston. Non pas parce que nous sommes frappés collectivement d’une espèce d’optimisme béat mais parce que notre certitude se base sur des éléments concrets » Alain Dominici, Lettre Ouverte pour la Révision
« Pour tous les nôtres, ainsi que tous ceux qui nous connaissent, l’innocence des Dominici a toujours été une évidence. Nous avons parlé des heures avec notre grand-mère, notre mère, notre père. Ils nous ont expliqué les pressions inouïes qu’ils ont subies de la part des enquêteurs qui, du premier jour, ont limité leurs investigations à la famille pour la seule raison que les crimes ont été commis à proximité de notre maison. Les aveux de Gaston ? Mais les gendarmes et le commissaire l’avaient convaincu qu’il valait mieux qu’il accepte de porter le chapeau, puisque vu son grand âge, on ne lui ferait pas grand chose, car sinon ils se débrouilleraient pour le faire porter à notre père qui, lui, risquait dans ce cas de mourir sur la guillotine » Alain Dominici – Décembre 1994
Nous continuerons à vouloir rétablir la vérité sur la base de documents originaux pour mettre un terme aux multitudes de rumeurs et informations erronées qui ont pu être écrites et dites, basées sur des témoignages et des faits déformés par la plume de journalistes soumis à l’appétence de leurs lecteurs pour le sensationnel, et ce dès le premier jour de cette affaire.
"Aucune affaire n’a suscité, au cours des dernières années, une plus vive émotion, une plus réelle indignation. Aucune affaire n’a exigé une enquête comparable. Aucune affaire n’a passionné, autant que celle de Lurs, l’opinion publique tout entière. Aucune affaire enfin n’a, mieux que celle de Lurs, extériorisé les faiblesses intrinsèques des méthodes de la police française et les insuffisances, maintes fois dénoncées, mais toujours renouvelées, du système judiciaire français" Chroniques Judiciaires, novembre 1954, ‘Lurs le film policier des 27 mois d’enquête’- Jean-Marc Theolleyre et René Héricotte.
Nous dénoncerons l’erreur judiciaire, le culte de l’aveu sans preuves, et nous soutiendrons le combat de la famille Dominici, la demande de révision et le droit de connaître la vérité.
L’homme le plus honnête, le plus respecté, peut être victime de la Justice. Vous êtes le bon père, bon époux, bon citoyen et marchez la tête haute. Vous pensez que vous n’aurez jamais aucun compte à rendre aux magistrats de votre pays. Quelle fatalité pourrait vous faire passer pour un malhonnête homme, voire un criminel ? Cette fatalité existe, elle porte un nom : l’erreur judiciaire…. C’est une entreprise malaisée que de rendre la justice. Nombre d’éléments extérieurs peuvent abuser le juge le plus attentif, le plus scrupuleux. Un renseignement inexact, un document apocryphe, un témoignage mensonger, une expertise aux conclusions erronées peuvent concourir à la condamnation d’un innocent. L’expérience montre que tous, consciemment ou inconsciemment, trompent la Justice. C’est d’abord l’accusé. Il arrive que l’innocent s’accuse de forfaits qu’il n’a pas commis. Viennent les témoins : certains font volontairement des dépositions inexactes ; d’autres, de la meilleure foi du monde, dénaturent la vérité. Enfin les experts, dont l’honnêteté n’est pas discutable, peuvent commettre des erreurs, qui risquent de fausser le cours de la Justice. Attacher un crédit total à l’aveu d’un suspect risque donc souvent d’entraîner une erreur judiciaire. Je reste intimement persuadé que Gaston Dominici, dont le procès a bouleversé l’opinion, s’est accusé d’un triple crime qu’il n’avait pas commis. Les conditions dans lesquelles ‘le patriarche’ s’est accusé d’un crime odieux, ne laissent place à aucune équivoque. Ses aveux, que n’ont précédé ni sévices, ni menaces, ont présenté un caractère de spontanéité absolue. Et pourtant, l’homme s’est rétracté et ne cessa plus de protester de son innocence. René Floriot

« Des tonnes de papier ont été remplis, des mètres cubes de dossiers se sont amoncelés en France et à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne sur cette affaire qui ne peut laisser l’âme sereine à qui s’est penché une seule fois sur le nombre incalculable de contradictions, d’incertitudes, de doutes, d’aveux rétractés, de démentis en tous genres et surtout de pistes à peine explorées, voire délibérément ignorées. » La Marseillaise 10/1988
« L'affaire Dominici porte en germe, quelle que soit l'opinion que l'on porte sur la culpabilité ou l'innocence de Gaston, tous les maux dont aujourd'hui la Justice se plaint : médiatisation, politisation, ambition, approximation » Le Figaro Magazine, 11 novembre 1993
